Le monde du cinéma prend les traits d’un coffre fort. À l’intérieur, son industrie croise une créativité artistique débordante et un système économique habilement huilé depuis plusieurs décennies. Fermé à triple tour, le coffre fort ne s’ouvre que trop rarement à de nouveaux profils. Une question se pose alors : « Comment braquer le cinéma français ? »

On est bien à Pantin, les pieds dans l’eau pas très claire du canal de l’Ourcq. À l’endroit où trône désormais l’agence tentaculaire BETC, coexiste le MédiaLab93. Cet incubateur de Seine-Saint-Denis cherche à booster la créativité médiatique et culturelle de toute la nouvelle génération urbaine. Formation, espace de travail, le MédiaLab93 fourmille d’actions multiples et variées. Le mardi 6 juin, il s’agit d’un forum. Les idées fusent, les opinions s’échangent autour d’une interrogation : « Comment braquer le cinéma français ? (sans haine ni violence) ». Animé par Raphäl Yem, Nora Hamadi et Wael Sghaier, le débat multiplie les prises de positions, les anecdotes et pense le cinéma de demain. On a intercepté ce trio sympathique pour leur poser la question. Éléments de réponse.

Nora Hamadi 

À mon sens, l’un des aspects primordiaux est de trouver des axes de financement qui sortent des circuits ordinaires. On se rend compte que quand on n’est pas issu du sérail, on a vachement de difficultés à obtenir des financements. À partir du moment où on n’y accède pas, de fait, c’est toute l’histoire de ton film qui peut devenir caduque. Typiquement quand on sait que les films auto-produits qui ne passent pas par le CNC n’ont pas de visa d’exploitation à terme. Du coup, ils ne peuvent pas avoir accès à un circuit de distribution classique. À un moment, il faut sortir de ce système hyper corseté qui ne favorise que les grands… Ou tout du moins, ceux qui ont un peu le blanc-seing parce qu’ils ont fait les bonnes écoles, qu’ils ont le bon réseau ou qu’ils sont « fils de ».

« Quand tu es un producteur qui ne connaît personne, qui vient des quartiers populaires et qui n’a pas la bonne couleur…  C’est un peu faire l’Everest en tongs en face nord. »

Il va falloir commencer à déverrouiller ce circuit-là et trouver d’autres modalités de financements, d’autres modalités d’accès au diffuseur, d’autres modalités d’accès aux visas de distribution délivrés par le CNC. Cela permettra à des films auto-produits ou qui passent par des systèmes de crowdfunding ou d’autres schémas qui restent potentiellement à inventer, de pouvoir commencer à exister. Grâce au bouche à oreille, certains ont fini par obtenir moyennant des guerres ultimes un visa d’exploitation pour être diffusés en salles. On a vraiment l’impression qu’il y a deux mondes parallèles, celui de l’ « indé » qui est fait de bric et de broc et celui du cinéma établi. Si on veut permettre un vrai braquage et ouvrir le cinéma à tous, c’est la question des circuits de financements qui est hyper importante […]

 

Autour de moi, j’ai vachement de potes comédiens, réalisateurs qui n’ont ni le bon nom, ni le passage à la Femis, ni le bon réseau. En fait, ce sont des « nobody ». Du coup même si c’est super bien écrit et que tu as des super idées de « scénar’ », tu n’es personne donc tu n’existes pas. Si tu essayes d’auto-financer ton circuit, derrière tu as une forme de double peine. Comme tu ne passes pas par les circuits officiels, tu ne peux pas sortir ton film, tu ne peux pas le distribuer, tu ne peux pas avoir de visa d’exploitation. En fait, soit tu es adoubé par le milieu, soit tu n’existes pas. On sait à quel point c’est le parcours du combattant pour faire financer un film. Quand tu es un producteur qui ne connaît personne, il faut montrer patte blanche vingt fois et vingt fois plus si de surcroît tu viens de quartiers populaires ou que tu n’as pas la bonne couleur. C’est un peu faire l’Everest en tongs en face nord. Tu multiplies les difficultés. À aucun moment on a conçu le système de telle sorte à ouvrir d’autres circuits pour les gens qui n’y ont pas accès.

Raphäl Yem

Par soi-même tout simplement. Il ne faut pas attendre qu’on vienne nous chercher surtout si on a des velléités à être scénariste, acteur, producteur, décorateur, monteur… Personne ne viendra nous chercher spécialement si on est issu des quartiers populaires, encore plus si on est de province, encore plus si on est de couleur, encore plus si on est jeune et inexpérimenté. Mon conseil, ma façon de faire c’est le « do it yourself ». Aujourd’hui on peut se filmer, on peut écrire, on peut poster des vidéos sur le Net et faire des trucs mortels. On n’a pas besoin d’attendre qu’on nous produise ou d’avoir « l’ autorisation » pour pouvoir créer […]

« On n’a pas besoin d’attendre qu’on nous produise ou d’avoir « l’ autorisation » pour pouvoir créer. »

Dans le cinéma français, il y a le même entre-soi que dans le monde des médias, des entrepreneurs… On a le même profil de personnes comme dans la politique. Aujourd’hui c’est en train de changer mais tout simplement parce qu’il y a des gens qui prennent l’initiative. Dans le milieu du cinéma, il y a des Rachid Djaïdani qui ont décidé de prendre leur petite caméra et de tourner pendant huit ans un film qui deviendra Rengaine. Il a lancé le cinéma du « fais-le avec rien » un peu à la mode hip-hop […]

Par exemple, je pense que Wil Aime a eu raison de n’attendre rien de personne. Il s’est fait confiance, sa culture, ses « kiffs », ses influences. Aujourd’hui, il s’est rendu compte qu’avec un simple téléphone portable on pouvait faire quelque chose de visible par des millions de personnes.  Quelque chose qui fait aujourd’hui la jalousie de réalisateurs ou de scénaristes déjà en place. C’est sûr que ce gars va être convoité et j’espère qu’il fera les bons choix à la rentrée.

Wael Sghaier

Il faut la jouer collectif. Il faut travailler ensemble, chercher des solutions ensemble, créer des pools d’auteurs et de réalisateurs… Un peu ce qu’on fait au MédiaLab. On essaie de ne pas rester dans de l’individualisme qui est une voie trop facile. C’est aussi ce qui pourrait faire évoluer le message. On parle de renouveler les visages mais ce qui est important aussi c’est de renouveler le message que l’on veut donner. Quand je dis « nous » je parle de la banlieue. Je pense que travailler ensemble est une étape de réflexion importante.

« Si cette porte est fermée, au lieu de la défoncer avec une hache tu prends la porte d’à côté, le verrou sera plus facile à crocheter. »

La banlieue a souvent été financée au maximum par l’État dans le sens où énormément d’associations ont été subventionnées. Je pense qu’il faut sortir de ce truc : CNC, État, subvention… Il faut aller vers le public avec les financements participatifs et les fonds privés. Peut-être que lorsqu’il y aura un film financé à 100% par des fonds privés qui aura du succès, le CNC se dira : « Pourquoi ils ne se sont pas tournés vers nous ? » Peut-être qu’il se poseront des questions et ça les fera réfléchir…

Puis, il faut soutenir les nouveaux types de formats et les nouvelles plates-formes de diffusion comme Netflix. J’y crois car si à un moment on ne veut pas de toi, il ne faut pas essayer de défoncer la porte à tout prix. Il faut saisir les opportunités et aller voir ailleurs. Il y a plein de nouveaux moyens de diffuser sa créativité même s’ils sont moins grand public. Quand on se dirige vers ces solutions on ne voit pas petit mais autrement. Si cette porte est fermée, au lieu de la défoncer avec une hache tu prends la porte d’à côté, le verrou sera plus facile à crocheter.

 

Photos : João Bolan